Avec le temps...

Publié le par Do-Hurinville


Temps, aspect et modalité en vietnamien

Etude contrastive avec le français


Danh Thành DO-HURINVILLE

Paru chez l'Harmattan, Paris, juin 2009

 

 


D’après une tradition très ancienne qui remonte au moins à Homère, et reprise par Protagoras, Platon, Denys de Thrace, la notion de temps, étroitement liée à la notion d’espace, est fondée sur une division ternaire (présent, passé, futur). Quintilien précise que la tripartition du temps suit la division objective de l’ordre des choses (ordo rerum)[1].

Weinrich (1973 : 66) fait remarquer que pour Saint-Augustin, c’est une vérité d’enseignement : « Il y a trois temps, comme nous l’avons appris étant enfants et comme nous l’avons enseigné aux enfants ». Feuillet (2006 : 308) note que très peu de linguistes ont cherché à remettre en question cette tripartition, que depuis l’Antiquité on a fait de l’expression temporelle le trait distinctif du verbe dans les langues indo-européennes, que ce phénomène n’est pas universel, et que dans des langues comme le vietnamien, le chinois, le thaï, le birman, etc., le verbe, invariable, n’est porteur d’aucune marque de temps ni de mode ni de personne. Ces remarques semblent corroborer la position de Benveniste (1966, 1 : 153), qui souligne clairement que « même là où un verbe existe, il peut n’avoir pas de fonction temporelle, et le temps peut s’exprimer autrement que par un verbe ».

Selon une conviction multiséculaire, ancrée dans l’esprit des Vietnamiens depuis le dictionnaire de Rhodes (1651) jusqu’au dictionnaire de Nguyễn Như Ý et al. (1999), en passant par une multitude de grammaires et d’articles, đã, đang et sẽ sont identifiés comme des marqueurs de temps exprimant respectivement le passé en (1), le présent en (2), et le futur en (3), conformément à ces trois phases temporelles.

       (1) Tôi   đã      hát.
           moi  passé  chanter
           « J’ai chanté »
      (2) Tôi  đang   hát.
           moi présent chanter
           « Je chante »
      (3) Tôi  sẽ       hát.
           moi futur    chanter
           « Je chanterai »

Pourtant, dans le concert des linguistes vietnamiens, qui croient à l’existence de temps grammaticaux dans leur langue selon l’approche traditionnelle, se font entendre quelques voix discordantes. Nguyễn Kim Thản (1977) et Jo-wang Lin (2003) soulignent que dans les langues flexionnelles, il existe des temps grammaticaux pour désigner le passé, le présent et le futur, mais qu’en revanche, dans les langues isolantes (vietnamien, chinois…), ce sont les circonstants de temps qui permettent de les exprimer.

Quant à Cao X. H. (1998 : 10), il infirme l’approche traditionnelle, en précisant que le vietnamien n’est pas pourvu de temps grammaticaux, et que đã et đang sont grammaticalisés pour indiquer l’aspect : đã traduit l’aspect perfect de l’anglais, đangimperfectif du russe, à la forme progressive -ing de l’anglais, ou à l’imparfait français dans l’opposition aspectuelle entre l’imparfait et le passé simple, ou entre l’imparfait et le passé composé (Benveniste, 1966 : 237-250). Pour étayer son point de vue en faveur de l’aspect, Cao X. H. conte l’anecdote suivante : dans les années soixante, un jeune chercheur vietnamien du nom de Bùi Khánh Thế préparait une thèse qui consistait à comparer les temps verbaux russes avec đã, đang et sẽ  dans la traduction vietnamienne de Guerre et Paix (Léon Tolstoï). Au terme d’une année de travail acharné sur plus de mille pages de traduction, ce doctorant n’était pas parvenu à trouver l’équivalence parfaite à laquelle il s’attendait entre les temps verbaux russes et đã, đang et sẽ. Croyant à un échec, il abandonna son travail et ne publia pas les résultats de ses recherches. Pour sa part, Cao X. H. regretta vivement que ce travail n’ait pas été vulgarisé : c’eût été une occasion de tenter de convaincre les partisans du point de vue traditionnel que les temps grammaticaux n’existent pas en vietnamien.

Pourquoi la plupart des linguistes vietnamiens font-ils abstraction de la notion d’aspect ? Pourquoi éprouvent-ils le besoin d’identifier trois marqueurs pour indiquer le passé, le présent et le futur ? Se sentiraient-ils « en sécurité » lorsque le système verbal vietnamien ressemble à celui du français ou de l’anglais ? Pourquoi n’ont-ils pas pris en considération les différences fondamentales entre le vietnamien, langue isolante, et le français, langue flexionnelle ?

En examinant un grand nombre d’énoncés oraux et écrits, je me suis rendu compte qu’en vietnamien, ce sont les circonstants de temps qui permettent de localiser avec exactitude les procès dans les trois époques (passé, présent et futur), qu’une très grande quantité d’énoncés, traduisant le passé, le présent et le futur, ne sont pas pourvus de đã, đang et sẽ, et que, lorsque ces marqueurs sont utilisés, ils n’expriment pas essentiellement le temps. Sur ce sujet en français, Serbat (1988 : 37) écrit :

Signalons que ces dateurs sont beaucoup plus précis qu’un verbe au passé qui se borne à situer le procès dans un avant-maintenant théoriquement infini. 

et explique que dans Le 2 septembre 31 avant Jésus-Christ, Octave battit la flotte de Cléopâtre à Actium, le passé est exprimé « d’une façon exacte par le syntagme nominal », c’est-à-dire par le circonstant de temps : le 2 septembre 31 avant J.-C., et « d’une façon imprécise par le verbe ». « La double référence à une notion unique permet ici encore une économie, par l’emploi du présent : Octave bat la flotte… ». 

En d’autres termes, que ce soit en vietnamien ou en français, les circonstants localisateurs sont des moyens plus efficaces et plus précis que la forme verbale elle-même pour situer clairement les procès dans le temps. J’ai choisi de présenter brièvement ci-dessous quelques exemples pour remettre en question la position traditionnelle.

        (4) Ngày    xưa      có    một anh         nhà  giầu…

              jour   ê. ancien avoir un   masculin maison ê. riche

              « Il était une fois un homme riche… »

Dans (4), extrait du début d’un conte vietnamien, le procès có một anh nhà giầu (il y avait un homme riche) est situé dans le passé grâce au circonstant ngày xưa (autrefois). Dans cet exemple, il est strictement impossible de recourir à đã.

        (5) Thẻ   đã  mua,    xin     miễn   đổi lại.

               carte đã  acheter prière ne pas échanger

              « Une fois achetée, cette carte n’est plus échangeable »

              « Once bought, this card is not exchangeable »

Dans (5), qui est un avertissement inscrit en trois langues sur les cartes de téléphone au Vietnam, l’emploi de đã est nécessaire pour indiquer que le procès mua (acheter) est accompli, valable à tout instant. Dans cet exemple, ce marqueur exprime essentiellement l’aspect.

        (6) Pierre đã   thông-minh[2]  nhưng Paul lại-còn  thông-minh  hơn.

              Pierre  đã   ê.[3] intelligent  mais    Paul  encore  ê. intelligent dépasser

              « Pierre est intelligent, mais Paul l’est encore plus » 

L’exemple (6) est une structure de comparaison : le locuteur s’en sert pour comparer les qualités ou les défauts de deux personnes. L’emploi de đã est modal.

        (7) Hôm-qua khi tôi đang hát       thì [4] điện-thoại reo.

              hier  moment moi đang chanter alors téléphone  sonner

              « Hier, lorsque le téléphone a sonné, je chantais »

Dans (7), les procès hát (chanter) et reo (sonner) sont localisés dans le passé par le circonstant déictique hôm qua (hier). Le marqueur đang souligne que hát (chanter) est en train de se dérouler lorsque le procès reo (sonner) survient.   

       (8) Tôi đang mệt       anh để       cho tôi   yên.

           moi đang ê. fatigué toi laisser pour moi ê. tranquille

             « Je suis fatigué, tu me laisses tranquille »

Dans (8), l’emploi de đang souligne à la fois la valeur modale et la valeur aspectuelle permettant au locuteur de formuler une requête auprès de son allocutaire.

       (9) Nếu  bạn  vượt   đèn       đỏ         thì   bạn   sẽ bị     phạt. 

             si    vous dépasser lampe ê. rouge alors vous sẽ subir punir 

             « Si vous brûlez le feu rouge, vous êtes pénalisé »

L’énoncé (9) exprimant une situation valable à tout moment, le choix de sẽ, obligatoire, indique que le procès bị phạt (être pénalisé) a lieu logiquement après le procès vượt đèn đỏ (brûler le feu rouge). Le marqueur sẽ n’y traduit pas le futur.

       (10) Ngày-mai, tôi Ø (sẽ) đi   Lyon.

             demain     moi   (sẽ) aller Lyon

             « Demain, je vais à Lyon »

Dans (10), c’est le circonstant ngày-mai (demain) qui situe clairement le procès đi (aller) dans le futur. L’emploi de sẽ n’y est pas obligatoire, l’emploi de đi (aller) sans marqueur étant possible. La différence entre l’énoncé avec sẽ et l’énoncé sans sẽ sera expliquée au chapitre consacré à ce marqueur.

        (11) Khi Triệu-Đà sang đánh An-Dương-Vương thì  ở bên Tầu   nhà     Tần   đã suy

                 moment TD venir  attaquer ADV           alors en côté Chine maison Tân đã décliner

              nhà     Hán sắp  lên   làm vua    nước Tầu   đang vào  lúc       đại   loạn.

              maison Han sắp monter faire roi pays Chine đang entrer moment grand crise

                 « Lorsque Trieu Da vint attaquer An Duong Vuong, en Chine la dynastie des Tân

              avait décliné, la dynastie des Hán allait monter sur le trône, la Chine entrait dans

              une crise profonde »   (L’Histoire du Viêt Nam, Trần T. Kim).

L’extrait (11), pourvu des quatre procès suivants : sang đánh (venir attaquer), suy (décliner), lên làm vua (monter sur le trône) vào (entrer), illustre l’emploi aspectuel de đã, đang et sắp. En l’absence de circonstant de temps, les noms propres Triệu Đà, roi chinois, nhà Tần (la dynastie des Tần) et nhà Hán (la dynastie des Hán) permettent de situer ces procès dans le passé. Le premier procès sang đánh (venir attaquer), qui n’est précédé d’aucun marqueur, sert de point de repère aux trois autres. Le marqueur đã, suivi du deuxième procès suy (décliner), exprime l’achèvement de celui-ci par rapport au premier. Le marqueur sắp indique que le troisième procès lên làm vua (monter sur le trône) va bientôt se produire par rapport au premier procès. Le marqueur đang, précédant le dernier procès vào lúc đại loạn (entrer dans une crise profonde), souligne que celui-ci est concomitant au premier procès.  

En résumé, j’ai constaté que, dans (4 à 11), đã, đang et sẽ n’étaient pas utilisés pour exprimer le temps. Celui-ci est marqué par les circonstants placés en début d’exemples (cf. 4 et 7). En revanche, ces marqueurs plaident nettement en faveur de l’aspect dans (5, 7 et 11). Dans (6), la valeur de đã est modale. Dans (8), đang est porteur de valeur aspectuelle et modale. Dans (9 et 10), sẽ traduit essentiellement la modalité et secondairement le temps.

        (12) Ta đã, đangsẽ ủng-hộ  các    phong-trào giải-phóng  dân-tộc.

                 nous đã đang et sẽ soutenir pluriel mouvement libération peuple

                 « Nous avons soutenu, nous soutenons et noussoutiendrons les mouvements

              de libération des peuples »

        (13) Sáng 24/08, Chủ-tịch UBNDTP Võ Viết Thanh và  Phó Chủ tịch UBNDTP 

                 matin 24 août Président Comité populaireVVT et vice Président Comité populaire

             Nguyễn Thiện Nhân đã tiếp  ông Robert Mallett nhân-dịp ông đến thăm thành-phố.

                 Nguyen Thiên Nhân đã recevoir Monsieur RM  occasion Monsieur venir visiter ville

                 « Le 24 août au matin, Võ Viết Thanh, président du Comité populaire de

             Hô Chi Minh Ville et Nguyễn T. Nhân, vice-président, ont reçu

             M. Robert Mallett à l’occasion de sa visite au Viet Nam » (SGGP, 25/08/ 2000)

         (14) Cách đây   520   năm (30-4-1480),    Léonard de Vinci

                  éloigné ici   520  année                     Léonard de Vinci

                  đã vẽ        thiết-kế  máy-bay lên     thẳng đầu-tiên.

                  đã dessiner projet   avion     monter droit   premier

                 « Il y a 520 ans, Léonard de Vinci a dessiné le premier projet d’hélicoptère »

              (presse, 04/2000)

Affirmer que đã, đang et sẽ n’indiquent que l’aspect et la modalité ne permet pas d’expliquer leur valeur dans (12, 13 et 14). En effet, dans (12), ces trois marqueurs, grammaticalisés, visent à exprimer le passé, le présent et le futur. Dans (13 et 14), đã fonctionne comme un marqueur de temps passé.

Les exemples (5 à 14) illustrent les valeurs aspectuelles, modales et temporelles de ces trois marqueurs, qui, initialement des verbes, ont subi un processus de grammaticalisation pour devenir des auxiliaires. Leur chemin d’évolution sémantique est conforme à celui décrit par Lamiroy (1999) et par Traugott (1989) (cité par  Marchello-Nizia, 2006 : 115) : verbe plein > auxiliaire de mode, d’aspect et de temps (TAM).

Je souligne que leur valeur modale et leur valeur aspectuelle sont essentielles et antérieures à leur valeur temporelle. Autrement dit, cette dernière est issue des premières. Les marqueurs đã, đang et sẽ sont des auxiliaires tam. 

Cet ouvrage, composé de trois parties, repose sur un corpus constitué d’énoncés oraux et écrits (extraits littéraires et journalistiques).

La Partie I, portant sur les Transferts du modèle indo-européen au vietnamien, comporte trois chapitres. Dans le premier et le deuxième chapitres, je procéderai respectivement à une description diachronique de la classification des parties du discours en vietnamien (chapitre I), et à une description diachronique des principaux auxiliaires tam (chapitre II). Le chapitre III sera consacré aux questions de temps, d’aspect, de modalité et de grammaticalisation en vietnamien. 

La Partie II, intitulée Etude sémantique et syntaxique des principaux marqueurs tam, est la partie centrale de ma recherche. Après avoir évoqué l’absence d’auxiliaire tam (symbolisée par le signe Ø) dans le chapitre I, j’étudierai successivement đã et ses multiples combinaisons avec d’autres auxiliaires et d’autres mots-outils au chapitre II, đang au chapitre III, sắp et sẽ au chapitre IV.

La Partie III, qui comprend quatre chapitres, est d’abord consacrée à une étude comparative entre le français et le vietnamien aux niveaux phrastique (chapitre I) et textuel (chapitre III). Certes, l’objet essentiel de cet ouvrage consiste à comparer le vietnamien avec le français, mais il me paraît intéressant d’étendre brièvement cette comparaison à l’anglais et au chinois (chapitre II). Le chapitre IV s’ouvre à des perspectives didactiques où je réfléchis aux objectifs de l’apprentissage des langues vivantes étrangères, à la faculté d’apprentissage en fonction de l’âge de l’apprenant, et aux applications de ma recherche contrastive au domaine temporel ; j’expose en outre quelques propositions didactiques à la lumière de l’enseignement de l’expression temporelle vietnamienne et française.



[1]  « En effet, de même qu’il y a trois temps, de même l’ordre du monde est constitué de trois moments : tout a un commencement, un déroulement, une fin ; ainsi, au début est la querelle, puis le combat, puis le meurtre ». (Quintilien, De l'Institution oratoire, V, 10, 71, cité par Weinrich, ibid.).

[2] Je préfère écrire les mots composés de deux syllabes ou plus avec un trait d’union pour que les lecteurs non vietnamophones puissent suivre l’énoncé vietnamien et sa traduction mot à mot en français.

[3]  ê. signifie « être ». Je soutiens l’idée selon laquelle la catégorie « adjectif » est absente en vietnamien. Le mot thông minh (être intelligent) est un verbe de qualité, d’où l’emploi de être dans la traduction en français.

[4]  Thì est un marqueur de thématisation.

 











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R
<br /> Cher Dan Thành<br /> Hélas, je n'ai pas ton livre, je n'ai pas assez d'argent pour acheter les livres que je voudrais lire (les enseignants-chercheurs français crèvent la dalle, et tout le monde s'en fiche). Mais juste<br /> un reqmarque: comme je te le disais dans un couloir l'an dernier, il faudrait rendre justice à VU-THI--NGÂN, qui a donné une description non strictement temporelle de DA ("D" barré): "Temps: aspect<br /> et modalité en vietnamien: contribution à l'étude du marqueur DA", BULAG 12, 1985, p. 7-32. Travail d'étudiante, certes, mais qui allait très loin.<br /> <br /> <br />
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