Grammaire française 2

Publié le par Do-Hurinville


Comment les Vietnamiens perçoivent-ils l’imparfait en français ?


Il n’est pas possible, dans cet article, d’exposer tous les emplois de l’imparfait ; je me limiterai donc à un aperçu des erreurs fréquemment commises par les Vietnamiens lors de l’utilisation de ce temps verbal. Mon expérience personnelle et mes conversations avec des étudiants et des enseignants vietnamiens m’ont amené à constater que ceux-ci appréhendent très difficilement le trio imparfait - passé simple - passé composé. Leurs difficultés sont dues en grande partie à la situation d’apprentissage du système verbal français. De ces trois temps verbaux, l’imparfait est le plus riche en emplois et le plus difficile à maîtriser par un étranger. Les trois témoignages suivants, de trois époques différentes, corroborent ce point de vue :

  • L’imparfait est de tous nos temps passés l’un des plus caractéristiques de notre langue, l’un des plus riches aussi en significations délicates. Les étrangers ont parfois de la peine à en bien saisir les complexes et très fines valeurs. Il convient donc d’en analyser avec soin la nature, de s’en faire une idée exacte (Le Bidois, 1935, Syntaxe du français moderne 1, Paris, Picard).
  • De tous les temps qui forment notre système verbal, l’imparfait est certainement le plus riche de valeurs diverses et celui dont l’emploi soulève le plus de problèmes. Faut-il rappeler, à ce propos, que l’anglais ne possède pas d’imparfait et que l’allemand n’a qu’un temps, le prétérit, qui correspond à la fois à notre imparfait et à notre passé simple ? Mais il faut reconnaître cependant que même pour nous, Français, l’imparfait présente des emplois très délicats (Le Bidois, La défense de la langue française, Le Monde du 22 avril 1964).
  • L’imparfait est décidément le temps le plus fascinant qui soit, le plus subtil, le plus chatoyant, en tout cas celui qui monte face à un passé simple qui ne cesse de baisser. Et c’est le temps le plus difficile à interpréter et le plus dur à manier pour l’étranger, notamment pour les étudiants germanophones (Hausmann, 1997, L’imparfait avec et sans mystère, Etudes de linguistique française, médiévale et générale offertes à Robert Martin).

Selon Le Bidois (op.cit., p. 436), l’imparfait est rare en ancien français. La Chanson de Roland, composée de 4000 vers, ne contient qu’une quarantaine d’imparfaits. Ce n’est que vers le XIIe siècle, avec Chrétien de Troyes, que ce temps devient d’un assez fréquent usage. Au XIVe siècle (moyen français), Froissart, Commynes, etc., savent très bien opposer l’imparfait au passé simple, comme le fait la langue moderne.

De nos jours, les linguistes français distinguent trois types d’emplois de l’imparfait : les emplois temporels (Hier, lorsque le téléphone a sonné, je lisais un journal), les emplois modaux (Je voulais vous demander un petit renseignement) et les emplois stylistiques (Trois jours après, il mourait)[1]. Bien que très connus des Vietnamiens, les premiers emplois leur donnent très souvent du fil à retordre. C’est pourquoi, je présenterai ci-après leur perception de ces emplois temporels.

Certains manuels d’apprentissage du français mettent l’accent sur les deux valeurs suivantes de l’imparfait :

● La durée : l’imparfait traduit une action longue comme dans Autrefois, les forêts couvraient la plus grande partie de l’Europe. Par conséquent, on ne sera pas surpris d’entendre les Vietnamiens débutants formuler des phrases fautives comme J’habitais Paris pendant dix ans (ou de 1980 à 1990).

● La répétition : l’imparfait indique une action répétitive comme dans Paul le voyait de temps en temps, mais il est impossible de dire Je visitais la France trois fois.

Cette définition, incomplète, risque d’induire en erreur les étrangers non expérimentés. Il est donc indispensable de souligner que le passé composé et le passé simple peuvent eux aussi marquer la durée et la répétition, mais d’une autre façon. Il est nécessaire de prendre en considération les compléments de temps.

Concernant les emplois temporels, une action (ou un état) à l’imparfait est située hors de l’actualité présente du locuteur. Autrement dit, elle n’est plus valable au moment de la parole. L’imparfait, qui présente une action dans son déroulement ou en cours d’accomplissement, donne de l’action une image vue de l’intérieur, dans laquelle les limites initiale et finale ne sont pas prises en compte. Dans Hier, lorsque le téléphone a sonné, je lisais un journal, le locuteur insiste certes sur la durée de l’action lire un journal, mais il lui est impossible de préciser le début et la fin de cette action.

Eu égard à ces propriétés de l’imparfait, lorsqu’on a affaire à des compléments comme trois fois, quatre fois, x fois, etc., qui précisent la fréquence exacte d’une action, ou à des compléments comme pendant x ans et de 19xx à 19xx qui déterminent la durée d’une action, on utilise le passé composé (ou le passé simple), et non l’imparfait : Paul a visité (ou visita) la France cinq fois. Paul a habité (ou habita) Paris pendant dix ans (ou de 1980 à 1990).

En revanche, l’imparfait est compatible avec des adverbes de temps comme de temps en temps, de temps à autre, parfois, tous les jours, tous les matins, tous les soirs, etc., qui ne précisent pas la fréquence exacte, pour marquer la répétition d’une action passée : Paul le voyait de temps en temps (ou de temps à autre ou parfois). Tous les matins, Paul se levait à huit heures, mais Paul l’a vu (ou le vit) trois fois[2]. Trois matins de suite, Paul s’est levé (ou se leva) à huit heures, car la fréquence est bien précisée dans ces deux dernières phrases. Toutefois, ces observations sont loin d’être absolues, car on peut rencontrer Je l’ai vu plusieurs fois plutôt que Je le voyais plusieurs fois[3], ou Il était directeur pendant la guerre, où la préposition pendant est suivie d’une durée moins précise.

Des lettres d’étudiants et d’enseignants vietnamiens m’ont permis d’établir une liste de problèmes liés à l’emploi de l’imparfait à la place du passé composé, et inversement. En voici cinq exemples illustratifs :

1. Dans A cette époque, je ne t’ai pas encore connu, le choix du passé composé est impossible, car selon le contexte passé indiqué par le complément A cette époque, l’action connaître quelqu’un, ne pouvant être délimitée, n’est compatible qu’avec l’imparfait (connaissais). En revanche le locuteur peut recourir au passé composé dans Je t’ai connu (ou j’ai fait ta connaissance) à l’occasion de mon anniversaire.

2. Dans Lorsqu’il a annoncé cette nouvelle, j’étais triste, l’imparfait (étais) peut être interprété comme suit : la nouvelle est annoncée au moment où je suis déjà triste, pour une autre raison, tandis que dans Lorsqu’il a annoncé cette nouvelle, j’ai été  triste, le passé composé (ai été) signifie que je suis triste à cause de cette nouvelle.

L’utilisation de l’imparfait ou du passé composé peut modifier le contenu d’une phrase. Ainsi, les nuances exprimées dans les phrases ci-après sont-elles difficilement perçues par les Vietnamiens : Le général attaqua l’ennemi qui se retirait (l’attaque a lieu au moment où le retrait est déjà entamé). Le général attaqua l’ennemi qui se retira (le retrait est dû à l’attaque).

3. Dans Cette nuit j’avais froid, l’imparfait est irrecevable à cause du complément de temps cette nuit qui délimite bien la durée de l’action. L’imparfait est un temps verbal non autonome qui a besoin d’un autre temps lui servant de support comme dans Cette nuit j’avais froid lorsque je me suis réveillé (ou lorsque le téléphone a sonné). L’emploi de l’imparfait dans Autrefois, lorsque je venais chez mes parents, j’avais froid la nuit, traduit la répétition d’une action passée.

4. Les phrases Je t’ai réveillé ? Tu as dormi ? ouvrent une conversation téléphonique matinale. Si le premier passé composé (ai réveillé) est correct, en revanche, le second (as dormi) ne l’est pas. On aurait dû utiliser l’imparfait (dormais). C’est une erreur assez fréquente chez les apprenants étrangers. Claire-Anne Magnès l’a également fait remarquer dans son article pour la XXe Biennale de la langue française, organisée à La Rochelle en 2003. En revanche, le passé composé est obligatoire dans Cette nuit, j’ai très bien dormi ou Hier, j’ai dormi de 9h à 13h (ou quatre heures de suite). L’imparfait y est totalement exclu.

5. Lors de la lecture de l’extrait La semaine dernière, j’ai rencontré Madame X. Elle était très gentille. Elle m’a donné de bons conseils pour ma carrière. Je lui ai parlé évidemment de toi…, j’ai essayé de comprendre pourquoi l’auteur avait utilisé l’imparfait (était gentille). Les Vietnamiens ont l’habitude de recourir à l’imparfait pour évoquer un état passé formé par être + adjectifHier, j’étais content de recevoir ta lettre au lieu de Hier, j’ai été content de recevoir ta lettre. Dans l’extrait ci-dessus, le scripteur aurait dû faire appel au passé composé (a été gentille), qui signifie qu’elle s’est montrée gentille. Certes l’auteur ne pouvait caractériser son comportement habituel, car il la rencontrait pour la première fois, mais il voulait qualifier son comportement ponctuel au moment de leur rencontre.

Toutefois, le choix de l’imparfait est possible dans Autrefois, Madame X était très gentille avec mes parents, qui peut recevoir les trois interprétations suivantes : elle est maintenant décédée (évocation du passé) ; elle est encore vivante, mais mes parents l’ont perdue de vue (évocation d’un souvenir) ; avant, elle était gentille avec eux, mais maintenant elle ne l’est plus (changement de caractère).

En conclusion de cet article je souhaite souligner que lorsqu’on enseigne l’emploi de l’imparfait, du passé composé et du passé simple, il convient d’éviter les clichés liés à leur usage. L’imparfait n’est pas le seul temps verbal à pouvoir représenter la durée et la répétition, car le passé composé et le passé simple peuvent le faire aussi, mais à leur façon : Le Moyen Âge dura (a duré) mille ans ; Il répéta (a répété) sa leçon dix fois ; Il tomba (est tombé) plusieurs fois. Tandis que l’imparfait est incompatible avec les compléments qui délimitent la durée ou précisent la fréquence exacte d’une action, le passé composé et le passé simple, quant à eux, peuvent se combiner avec ces compléments. L’emploi narratif de l’imparfait, très usité dans la presse et dans la littérature, est susceptible de dérouter les étudiants et les enseignants étrangers. Dans Il y a cent ans, Monsieur X mourait, le passage de vie à trépas ne se fait qu’en un instant !

Article paru dans Francophonie vivante, septembre 2005, n° 3, p. 166-170

Danh Thành DO-HURINVILLE

 



[1]  Les emplois modaux et surtout les emplois stylistiques sont mal connus des Vietnamiens.

[2]  Mais A cette époque-là, Paul le voyait trois fois par jour.

[3]  Mais Je le voyais plusieurs fois par an.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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