L'appel du Sáo (Bích Ngân)

Publié le par Do-Hurinville




L’appel du sáo

  Bich Ngân



Un jour de fin d’année, la grippe aviaire frappa l’élevage de poules de Hang à la vitesse d’une bourrasque. Des milliers d’entre elles périrent pendant la ponte. Tenant à la main des bêtes encore chaudes, dodues, au plumage doré, Hang se mit à pleurer.

Comment n’aurait-elle pas pleuré en se remémorant ses visites quotidiennes du petit matin aux poulaillers ? Elle était heureuse chaque fois qu’elle apercevait les œufs répandus ça et là. Les poules, excitées, couraient dans tous les sens, et, caquetant, la saluaient dans un langage compris d’elles seules. Les yeux brillants, elles affluaient vers Hang qui, souriante, leur disait : « Venez, venez manger à votre faim, et faites-moi beaucoup d’œufs... ».

A présent, partout leurs cadavres jonchaient le sol. Les unes étaient mortes en mangeant, d’autres en pondant. Les rescapées, l’air abattu, s’étaient isolées dans un coin. La ferme était plongée dans une macabre désolation.

Quelques jours plus tard, en dépit des mesures d’isolement et de désinfection, l’hécatombe se poursuivait si vite qu’on n’arrivait pas à les enterrer toutes. On tenta de consoler Hang : « Dis-toi qu’elles sont parties avec Dau ! »

 

Dau, son mari, était l’ingénieur de l’élevage. Il avait sué sang et eau pour bâtir l’imposante ferme dans ce village au bord du fleuve Vam Co. A l’époque où ses poules s’étaient multipliées, Dau était tombé gravement malade. Hang avait eu beau se démener pour tenter de faire soigner son mari, d’abord au centre de santé publique du village, puis à l’hôpital de la ville, enfin à celui de Sai Gon, il n’avait pas réchappé d’une maladie incurable. Par un après-midi de printemps ensoleillé, quand la chaleur inondait le balcon où il prenait souvent des bains de soleil en écoutant le caquètement bruyant des poules qui troublait l’atmosphère paisible de l’endroit et la sérénité du fleuve, Dau était parti silencieusement. Il y avait trois ans déjà qu’elle avait fermé les yeux de son mari, et aujourd’hui la grippe aviaire anéantissait tous leurs efforts.

Après avoir enterré les malheureux volatiles, elle accorda un congé à ses employés. Deux fois par jour elle brûlait des bâtons d’encens pour son mari, et en allumait aussi une poignée pour les milliers de poules disparues. Eveillée, elle restait des heures assise, immobile à côté des batteries. S’assoupissait-elle, qu’elle faisait souvent des rêves entrecoupés de bribes d’images et de sons. Par moments, à la ferme, elle pouvait apercevoir son mari, courbé, ou bien entendre sa voix. Ses appels étaient parfois très confus, venus de l’autre rive, là où poussent des buissons de fleurs violettes, parfois saccadés et couverts par le grondement de vagues tumultueuses. Elle entendait aussi les poules, dodues, au plumage doré, aux crêtes d’un rouge vif, caqueter ou lui demander à manger.

La demeure, composée de trois pièces bien rangées, abritait trois âmes : un chat, assoupi à longueur de journée, un sáo et elle-même. Le chat, paresseux et rusé à la fois, était avide des caresses de sa maîtresse. Il venait très souvent frotter sa longue queue contre les mains et les pieds de Hang, même quand elle était envahie par la tristesse qui la prenait aux tripes. En échange, son odeur suffisait à dissuader les quelques rats audacieux qui circulaient toute la nuit comme s’ils flairaient l’absence d’homme dans la maison. Le sáo, lui, était un ami intime de Hang. C’était un souvenir de son mari. Un cadeau sacré ! Lorsque celui-ci avait emprunté de l’argent à ses amis pour construire la ferme, l’un d’entre eux lui avait offert un oiseau, en lui confiant que cette espèce était douée d’intelligence et capable de parler au bout d’un an d’apprentissage. Le sáo était adulte maintenant ; son plumage était d’un noir brillant, son bec jaune, ses pattes agiles. Il vivait dans une cage de bambou, dont son maître avait assemblé avec soin chacun des barreaux. Hang se souvenait encore de la façon dont son mari avait taillé chaque tige, tout en sifflotant. Matin et soir, à entendre sa voix, ses sifflotements et ses rires, le cœur de Hang débordait de joie. Au bout d’un an, l’oiseau parvenait à imiter le cri de la huppe ; son maître lui avait alors appris à parler. Les mots « Oh Hang... » furent sa première leçon. Quand elle passait devant l’oiseau, le maître la désignait en disant « Oh Hang... ». Le sáo levait alors son bec, la toisait un instant, puis émettait difficilement les sons : « Oh... Hang… », d’une voix chaude, très masculine. Pour fêter la première ponte des poules et les premières paroles du sáo, Hang et Dau avaient invité leurs amis à festoyer.

Au cours de la fête, Hang passa devant la cage, un plateau à la main. L’oiseau dressa soudain la tête vers elle et appela : « Oh Hang... ». Ses amis étaient pleins d’admiration pour la voix chargée d’émotion du sáo, qui ressemblait tant à celle de Dau. « Tu vois, Dau, lui dit un ami, quand tu seras absent, sa voix pourra réchauffer le cœur de ta femme ». Sur ce, les amis se réunirent autour de la cage pour apprendre à l’oiseau : « Oh Hang, je t’aime beaucoup ». Le sáo leva le cou en s’efforçant de répéter ces mots, mais de façon indistincte : les sons étaient agglutinés comme du riz gluant cuit avec trop d’eau. Chaque fois que l’oiseau répétait cette phrase, Dau et Hang en comprenaient toutefois le sens : « Je t’aime beaucoup ».

Hang accordait au sáo un régime alimentaire spécial : du jaune d’œuf mélangé à du riz séché et de l’eau de pluie recueillie au toit de la véranda. Petit à petit, l’oiseau put retenir plusieurs mots, puis des phrases entières. Lorsqu’il y avait de la visite, il dressait le bec en guise de salut : « Il y a de la visite... il y a de la visite… oh Hang ! ». Lorsque Hang passait devant lui, il sautait vers elle, clignait des yeux, l’air joyeux, et la saluait d’une voix pleine d’affection dont elle seule pouvait apprécier la portée : « Oh Hang, je t’aime ». Au bord des larmes, elle s’arrêtait net, laissant échapper un « Mon petit sáo, je t’aime beaucoup ! ».

Le jour de l’enterrement de Dau, le sáo, les plumes ébouriffées, resta immobile comme un cadavre au fond de la cage. Plongée dans son chagrin, Hang avait oublié de lui donner à manger. Lorsqu’elle rentra, elle entendit un vibrant appel, telle la voix tendre et mélodieuse de son mari : « Oh Hang ». Dans la maison vide, elle éclata en sanglots, bouleversée.

L’émotion passée, elle se leva pour allumer un bâton d’encens sur l’autel de son mari. Le sáo lança alors un long appel : « Oh Hang... oh Hang... je t’aime beaucoup ». Elle descendit la cage, saisit doucement l’oiseau et le mit au creux de sa main. Il clignait des yeux d’un air triste en disant : « Oh Hang… ». Elle demeura interdite : on aurait cru que l’âme de son mari avait pénétré le corps du sáo pour vivre dans cette maison avec elle.

L’oiseau lui avait mis du baume au cœur en l’aidant à soulager sa peine. Etrangement, depuis la disparition de Dau, la ponte des poules était devenue très abondante. Elle avait dû emprunter de l’argent à la banque pour doubler le nombre des volatiles, de cinq mille à dix mille. Le travail à la ferme était toutefois allégé grâce aux efforts de ses employés, expérimentés et fidèles. Elle pouvait ainsi consacrer plus de temps au sáo. Elle vaquait souvent à l’entretien des rosiers en pots placés autour de l’oiseau, de façon à être tout près, pour parler avec lui et entendre de temps en temps sa voix attachante dire : « Oh Hang, je t’aime beaucoup... ».


C’est donc à l’époque où son activité était devenue prospère que la grippe aviaire avait soudainement frappé la ferme. Cette catastrophe était pire qu’un typhon ou un tremblement de terre.

Anéantie, Hang restait, silencieuse, dans la pièce où se trouvait la cage du sáo. Comme s’il voulait partager sa douleur, l’oiseau devenait moins loquace. Mais chaque fois qu’elle brûlait de l’encens pour son mari et ses poules, il chuchotait : « Oh Hang ».

Un après-midi, alors qu’elle donnait à manger au sáo, le responsable du village entra, l’air soucieux :

- Chère Hang, je sais que vous allez être très triste, mais conformément aux consignes sanitaires, toute personne qui élève des oiseaux doit les supprimer pour juguler l’épidémie...

Elle ne fut pas surprise par cet ordre, qui signifiait pourtant la mise à mort de son oiseau ! C’était aussi douloureux qu’un coup de couteau en plein cœur. Abasourdie, elle resta muette, blême, comme si elle devait elle-même être incinérée.

Une fois le responsable du village parti, elle s’approcha de la cage, l’ouvrit et mit l’oiseau dans le creux de sa main. Comme s’il pouvait mesurer l’importance du sort qui lui était réservé, le sáo leva timidement les yeux vers elle en quête d’une réponse. Oh ciel, c’était le cadeau de Dau ! Une âme humaine dans un corps d’oiseau, un ami intime dans cette maison s’apprêtait à la quitter pour toujours. Flattant doucement son plumage d’un noir luisant, Hang pleurait à chaudes larmes.

Le lendemain matin, à l’arrivée des jeunes gens du village portant des sacs remplis de cadavres d’oiseaux, Hang se précipita à leur rencontre :

- Hier soir, mon sáo a été dévoré par le chat…

Au moment où les jeunes gens allaient partir, une voix masculine s’éleva de l’armoire du salon voisin : « Oh Hang… ». Ils s’arrêtèrent brusquement pour prêter l’oreille. Le sáo, emprisonné dans le noir, ne cessait d’implorer « Oh Hang... Oh Hang ».

Sachant qu’elle ne pouvait plus le dissimuler, elle ouvrit l’armoire en sanglotant comme une enfant, pour y saisir l’oiseau.

Du bec, le sáo caressa la main de sa maîtresse, la regarda, et émit un dernier et pathétique : « Oh Hang ! ... »

Traduit du vietnamien en français par Danh Thành DO-HURINVILLE
(Extrait du Recueil de nouvelles, Editions : Association des Ecrivains, 2006)
(You Feng)




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